Parabole de l’ivraie

Le bon grain et l’ivraie (le bien et le mal) poussent dans le même champ. A qui la faute ? Naturellement, on se tourne vers Dieu, le Créateur, qui a fait “l’homme à son image et à sa ressemblance.” Et on lui dit : “N’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ?” C’est vrai, si Dieu était bon, ou, comme disent les braves gens, “s’il y avait un Bon Dieu” pourquoi le mal ?

Réflexion 1 : le bon grain, c’est nous, et l’ivraie, c’est les autres : “Que fait donc Dieu, il faut les arracher, c’est simple”. Et comme Dieu ne répond pas, alors, on s’y met nous-mêmes, et on va extirper le mal de ce monde : quelques bonnes croisades, quelques purifications ethniques, quelques holocaustes, et tout ira mieux ! Le mal est clairement chez les autres.

Réflexion 2 : le bon grain, c’est nous (oui, bien sûr, toujours). Mais les autres sont-ils totalement mauvais ? Et si c’était plus complexe qu’on le croyait à première vue ?

Réflexion 3 : avec le temps, un brin d’honnêteté peut nous amener à convenir qu’il y a peut-être aussi du mauvais chez nous. Et que, finalement, c’est plutôt bien pour nous que Dieu n’arrache pas le mauvais trop vite.

Et voilà qu’on se met à réfléchir. Ou bien Dieu créait des robots programmés dans un monde parfait, bien huilé, mais un monde de machines. Ou bien il créait des êtres libres, avec les conséquences de la liberté humaine. Et c’est ce qu’il a fait, même si cette réponse classique n’est pas si facile à admettre quand “on voit ce qu’on voit”, comme on dit, le mal en particulier.

Réfléchissons encore : quand nous voulons libres notre mari, notre épouse, nos enfants, telle personne dont on est solidaire, ce n’est pas si simple. Et toutes les fois que quelqu’un souffre qu’on “marche sur ses plates-bandes”, ou qu’on veuille faire les choses à sa place, ça réagit : “Je ne suis plus un bébé”, dit le petit ; “Je suis capable (je suis cap)”, dit le plus grand ; “Je suis majeur”, dit le jeune ; “Je ne suis ni ta bonne, ni ton esclave”, dit le conjoint malmené.

Dieu veut l’homme libre et l’apprentissage de la liberté dure toute une vie. Cette histoire d’ivraie et de bon grain comporte une dimension de longue durée : “Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson !” L’objectivement bon ou mauvais à tel instant existe-t-il ? En tous cas l’irrécupérable n’existe pas pour Dieu et c’est tant mieux pour nous.

Saint Augustin et bien d’autres ont mal commencé et plutôt bien fini. “Laissez-les pousser jusqu’à la moisson !” On ne pourra se prononcer qu’à ce moment, lorsqu’apparaîtra ce qui était invisible auparavant. Quand le levain est dans la pâte, apparemment, rien ne se passe, mais après quelques temps, tout a changé, une réalité nouvelle est apparue.

Robert Tireau